26.01.2009
ENTRETIEN DESINVOLTE # 1
Il écoute le souffle du vent dans les nuages
Il s’attarde avec l’automne / en écoutant le bruit des morts.
Il nous dit qu’il n’y a pas d’autres chemins que celui qu’il emprunte / une constellation qui éclaire l’ennui, / qui marche sur la peur.
Pierre Desvigne est un conteur-voyageur. S'il vit actuellement à Nantes, il a aussi longuement humé l’air humide de l’Angleterre, les parfums du Moyen-Orient et l’odeur sauvage de l’Afrique. Demain ou plus tard, il repartira sans doute. Sur son site
pierredesvigne-conteur.hautetfort.com
il se présente ainsi : Pierre Desvigne, né en 1972 /une scolarité sans excès / des études supérieures dans les moteurs/ un travail dans l’industrie automobile
Voilà qui est dit.
Sur scène, il ne laisse pas indifférent. On dirait un funambule passionné, avec comme de la colère dans la voix, avec comme de la passion dans les expressions, il prend des risques, il marche sur un fil, on pense à la chute, à l’erreur de pilotage qui jamais ne se produit. L’homme est fascinant, le conteur aussi qui m’a donné envie de lui poser quelques questions.
D‘où viennent les contes ?
Est-ce la poule ou l’œuf des deux qui le premier arriva
arriva d’où ?
d’un ailleurs
d’un mystère
aussi vaste que le vaste ciel
aussi grand que nos vies assoiffées de vérité
assoiffées de sérénité
d’aussi loin que nos conflits se heurtent à l’impossible quête
Ils viennent du Graal diront certains
de dieux, Dieu
d’eux deux
de nous
de moi
d’un chant ponctué d’étoiles
d’une mémoire ancestrale
d’une conscience prise dans du froid
qui a besoin d’un peu de chaleur
comme l’enfant qui se blottit dans les bras de sa mère
les contes viennent de l’enfance
de l’enfance du monde.
D’où vient la parole créatrice ?
Et verbo caro factum est
qui parla le premier
qui voulut dire d’indicible réalité
qui osa avouer sa souffrance de la perte
sa peur de l’abandon
sa détresse solitude
son impuissance devant la mort
Qui a engendré le Verbe ?
Qu’est-ce qui se passe là ?
là où les mots se forment
là où la terreur se terre
et soudain s’écrie
devant l’éphémère beauté de la vie.
Au « où » j’ai envie de répondre « là »
La question indique un lieu
une place à ouvrir
à prendre
prendre la parole
jusqu’au fond de ses chairs
ses mémoires cellulaires
et qu’est–ce qui/quoi habite là ?
A chacun de donner une réponse.
Et puis je citerai – de mémoire - Antoine Vitez
«C’est après avoir traversé tout le corps que la parole sort par la bouche »
Quel(s) rôle(s) remplissent les contes ?
Je ne sais pas vraiment
moi, ils me donnent à voir un morceau de vie intime.
Ils sont pudiques, nus et pudiques, comme une belle photo de nu.
Ils dévoilent avec respect, avec distance ce qui ne peut se dire directement.
Ils ont des vertus morales, sociales, philosophiques,
mais, lorsque je raconte, je les ignore moi-même.
Et parfois je les découvre au détour d’une expérience.
Ils sont un exutoire de notre vie psychique.
Ils nous permettent de canaliser notre Eros (Héros ?), notre part de violence animale, de transférer celle-ci dans une histoire personnelle, qui va devenir commune (cas des mythes qui fondent des civilisations).
Ils ont des clefs. Soit vous les découvrez dans des livres de chercheurs, soit vous les interrogez à la lumière de vos expériences (ce qui est, à mon sens, beaucoup plus riche et formateur), soit les deux !
Vont-ils au-delà du divertissement ?
Par le divertissement qu’ils procurent, ils permettent de donner à voir des choses profondes, sans pour autant sembler ennuyants, ni être donneurs de leçons. Ils prennent l’ego de biais. Ils le divertissent et hop! ils se glissent et parfois le désarçonnent, avec gentillesse, avec humour, avec amour. Ils vont le remettre à sa place. Ils partent de cette domination de l’ego pour ensuite proposer une ouverture plus humble, moins autocentrée. Ils nous réconcilient avec notre part manquante, notre fragile humanité.
Une histoire (de Nasreddine) que j’aime beaucoup peut illustrer ce propos.
C’est le soir.
Elle lit un roman dans son lit.
Nasreddine grimpe les escaliers pour rejoindre la chambre.
Elle entend un vacarme épouvantable dans les escaliers. Un bruit de chute.
Nasreddine entre dans la chambre en se tenant les côtes.
- Qu’est-ce qui s’est passé ? Demande-t-elle.
- C’est ma djellaba qui est tombée dans les escaliers.
- Pourquoi a-t-elle fait tant de bruit ?
- Parce que j’étais dedans.
Qu’est-ce qui te pousse à dire des contes ? Quel est le moteur, le désir qui t’envoie certains soirs devant une assemblée pour raconter des histoires ?
Le désir de rencontres,
l’envie de partager quelque chose de fort,
de livrer quelque chose de beau, cruel, violent, doux, sinistre, quelque chose de moi qui ne m’appartient plus entièrement, quelque chose de commun qui vient se dire entre le public et moi. Un nous.
J’ai la trouille quand je raconte, toujours, une trouille énorme. Comme le funambule dont tu parles au début. Une peur de tomber, de mourir, je pense.
La trouille de trahir l’histoire, de ne pas être à la hauteur de celle-ci, ou de l’attente du public (ça c’est un truc que j’essaie de dépasser, parce qu’il n'y a rien de pire que d’attendre que quelque chose arrive).
Je crois que la mort a quelque chose à voir avec la prise de parole. Un renoncement à soi pour être tout entier au service d’une histoire qui parfois me dépasse. Je ne m’appartiens plus. C’est une sorte d’enfantement dans la peur de mourir et la joie de vivre. C’est tout le paradoxe !
Et c’est ça que j’aime et que j’essaie d’oser donner.
Il y a une histoire du poète- conteur perse Farid Al-Dîn Attar qui me sert de début, une sorte de rituel, un « il était une fois ». Elle illustre bien cette trouille et la beauté qui arrive d’un coup ! Bing un état de grâce, un cadeau avec de bios rubans dorés.
Des papillons sont attirés par la flamme d’une bougie
Le premier s’en approche et croit savoir ce qu’est la flamme d’une bougie
Le second va jusqu’à se brûler une aile, et croit tout savoir de la bougie et de la flamme
Le troisième papillon brûle tout entier
Il est le seul qui sait vraiment ce qu’est une flamme de bougie.
Quand tu dis un conte, comment te situes-tu par rapport au public ?
J’essaie toujours d’être au service de l’histoire pour la donner aux autres.
Je me situe comme un témoin de cette histoire.
C’est un témoignage pudique de l’intime que je donne en partage.
Il y a une distance nécessaire avec le public, sinon on tombe vite dans le danger du cabotinage, qui n’est pas mauvais en soi, mais dont l’abus va tôt ou tard desservir l’histoire pour servir son amour-propre (désir de plaire, séduire…)
T’est-il déjà arrivé de raconter une histoire dont le sens t’échappait ?
A cette question, à laquelle j’ai un peu répondue avant, je dirais oui et surtout qu’avant tout, même si le sens m’échappe à priori, quelque chose de secret (et que je ne sais pas encore) m’attire dans cette histoire. Quand je la dis au public, cela n’a pas forcément d’importance. C’est aussi un moyen de la mettre en lumière en la donnant à manger aux autres. Ils servent de miroir à l’histoire et soudain, elle peut se dévoiler à mes yeux, et quand ça arrive, c’est génial !
Et puis on peut avouer au public qu’on aime cette histoire sans savoir pourquoi. Le public peut aider à la découvrir. Ce n’est pas grave, et d’ailleurs cela permet de ne pas rester sur le piédestal d’une espèce de savoir secret.
Quand tu maîtrises bien le sens d’une histoire, joues-tu avec le public ?
Oui, avec des sous-entendus, des anecdotes, des clins d’œil à notre monde. C’est justement là que le conte est contemporain, et d’où l’importance de finir par découvrir ce qu’on veut lui faire dire (et non ce qu’il a à dire, car il peut tout dire, c’est en ça qu’il se substitue à la vérité, qu’il devient multiforme et intemporel). Quand les adultes pigent un truc et que les enfants restent surpris, c’est un régal ! Les enfants sont alors conduits à grandir, à découvrir ce secret que l’adulte semble avoir compris tandis qu’à eux, ça leur échappe.
Quelles différences et similitudes existe-t-il entre un conteur, un slameur, un chanteur, un poète ?
Je commencerais par les similitudes que je retrouve sur scène ; j’en trouve trois : le rythme, la musicalité de la voix et la présence. Elles sont, à mon avis, essentielles pour qui veut prendre la parole (et au-delà même de l’artiste !)
Les différences… et bien il y en a ! Mais c’est subjectif car on risque vite d’enfermer telle ou telle catégorie dans un mode de parole, alors qu’un poète peut chanter, un slameur raconter une histoire, un conteur dire un poème…
Trouver une différence, c’est définir le conteur et là, j’avoue que je ne sais pas comment définir le conteur. Je pense qu’il est un peu chanteur, un peu poète, un peu slameur. Cela doit être ça qui me séduit chez lui, cette transversalité du verbe. Il se situerait à la croisée des chemins de la parole. En le disant, soudain s’éclaire en moi les multiples voyages et rencontres que j’ai faits, ce besoin de rassembler pour partager ensuite.
Qu’est-ce qui sépare le conteur qui dit une histoire et le comédien qui interprète un personnage ?
Et bien tout est dit dans ta question !
Peter Brook dit du conteur qu’il a deux liens à entretenir : un avec sa présence à l’histoire et l’autre avec le public. Que l’un d’eux disparaisse et plouf tout tombe à l’eau.
Pour le comédien, il dit qu’il y un lien supplémentaire : celui des personnages entre eux.
Le conteur peut aussi incarner un personnage pour servir son histoire… et le comédien rentrer dans la peau d’un narrateur…
Si on situe dans le domaine professionnel, je dirais que le conteur vit d’abord de son travail de narrateur et le comédien de son travail d’interprète.
Mais là encore il y a des exceptions… Mettre quelqu’un dans une case peut rassurer, mais nullement répondre complètement à une question, et tant mieux ! Nous sommes tellement riches de mondes !
Penses-tu qu’un conte imprimé – dont la forme est figée dans le livre – ait encore un intérêt ?
Bien sûr, il nous permet de garder une trace de cette histoire, à condition de bien garder en tête qu’il s’agit d’une vision à une époque donnée par une personne (avec tout ce que cela suppose de son histoire à elle, de sa personnalité…) Il faut donc toujours remettre le conte dans son contexte et en soutirer la substantifique moelle. C’est en cela qu’on pourra lui donner ce nom de conte. On retrouve sa « trace » malgré l’empreinte (historique, sociologique, psychologique) de l’écrivain. Et puis cet imprimé nous apporte de précieuses informations sur un mode de vie antérieur au nôtre. D’ailleurs beaucoup de recherches archéologiques ont abouti grâce à une bonne connaissance des traditions folkloriques de l’objet étudié. C’est, dans le cas des grands textes fondateurs, le rôle important de l’exégèse, qui permet de rester dans le monde par une relecture permanente de ces textes, et ainsi éviter de tomber dans une quelconque nostalgie des origines (le fameux « bon vieux temps » véritable obscurantiste de l’esprit).
Qu’est-ce qui, selon toi, sépare ou rapproche le conte du roman, du récit court, de la nouvelle ?
Je ne vois qu’une chose qui les sépare : l’oralité. Le conte puise sa forme dans la parole. Il est fait pour être dit, non point lu ni récité ; avec le risque que cela suppose : la parole peut s’égarer comme Poucet dans la forêt de nos peurs, ou encore essayer de retrouver, tel Ulysse, le chemin du retour, ou accepter de perdre le pouvoir comme Frodon dans le Seigneur des Anneaux - là c’est un roman qui puise ses sources dans les contes et les mythes - et donc voici ce qui les rapproche : il ont une source commune… le désir de créer encore et encore.
23:33 Publié dans entretien désinvolte | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


