19.05.2009
MOSAÏQUE # 4
Julien Gracq.
Dans les années 20, la lecture du Rouge et le noir de Stendhal le bouleverse.
Qui lui donnera une méthode pour pratiquer la révolte, presque à froid. Toute son existence. Quelque chose de délibéré, intérieur. Quelque chose à relier peut-être avec ces fulgurances caustiques, méchantes, qui parsèment ses livres.
Julien Gracq.
Un visage d'où émane une intense cordialité.
Encore ceci, en évoquant la politique :
« Cet intérêt actif a pris fin, très brutalement, avec le pacte germano-soviétique de 1939. Depuis, je n'ai jamais pu ni mêler quelque croyance que ce soit à la politique, ni même la considérer comme un exercice sérieux pour l'esprit. Je lis les journaux, je vote régulièrement, je tâche de me garer de mon mieux des méfaits engendrés parfois par la chose publique, mais mon attitude reste, fondamentalement, celle de Stendhal : «Souviens-toi de te méfier. » »
Julien Gracq : au-dessus du lot.
*
Julien Gracq l'affable, ou l'humanisme résistant d'un artiste écrivant au temps des « nivellistes »
(suite)
Eric Simon, mai 2009
De la même manière que Gracq parlait d'« Un beau ténébreux » avec une réserve passablement étonnante, on trouve dans « Lettrines » (p. 44), à propos d'« A la recherche du temps perdu » ceci : « Je n'ai jamais pu savoir où j'en étais avec Proust. Je l'admire. Mais l'émerveillement qu'il me cause me fait songer à ces sachets de potage déshydratés où se recompose dans l'assiette, retrouvant même sa frisure, soudain un merveilleux brin de persil. J'admire. Mais je ne sais pas si j'aime ça. » Je ne sais pas si j'aime ça ! Gracq et Proust : serait-ce donc l'antinomie suprême ? Pourtant, même s'il se trompe quand il ne veut voir dans « Le côté de Guermantes » qu'un récit de mondanités (c'est vrai que la soirée chez Mme de Guermantes dure plus d'une centaine de pages, mais elle prépare « Sodome et Gomorrhe » et la véritable entrée en scène de Charlus) Gracq a lu Proust très attentivement. Là encore, c'est probablement le rapport à la subjectivité qui peut nous éclairer. Le « je » de Proust est un « je » d'un monde encore trop proche, mais qui s'est effondré lui aussi. Proust, un peu comme Gracq dans « Un beau ténébreux » a décliné ce « je » à l'envi, multipliant et démultipliant les masques, jouant avec le réel comme avec le fictif, introduisant des personnages contemporains au côté de personnages imaginaires, agrémentant la narration de réflexions sur l'art, la religion, la modernité. Ce « je » est aussi celui de l'enfance, des aubépines de Combray et du baiser de la mère tant attendu, tant désiré. Un monde clos, poétique comme l'est tout grand poème de l'éros.
Chez Gracq, il n'en va pas de même, le « je » n'est pas celui d'une enfance ni d'un monde clos ou révolu. Gracq franchit une frontière, il rejoint en réalité Rimbaud et sa conception de la poésie objective. On peut même dire que « Liberté grande », qui semble une réponse en forme d'accomplissement au Rimbaud des Illuminations, une manière de lui dire aussi « pourquoi t'es-tu donc tu ? quel est donc, non pas ton secret, mais ton silence ? », lui a servi à pousser cette porte, à franchir cette frontière, à sortir enfin de l'état de morbidité dont témoigne « Un beau ténébreux ». Ensuite, « Le Rivage des Syrtes » et « La littérature à l'estomac » apportent les derniers verrous, les premières clés aussi. Et à partir de là, la quête de la subjectivité absolue a partie liée avec la quête du poème, en tentant de retrouver l'instinct de poésie désertant la nouvelle civilisation de la destruction, la civilisation des « nivellistes ».
Mais quel rapport tout cela a-t-il à voir avec l'affabilité de Louis Poirier dit julien Gracq ? Cette affabilité et cette discrétion, cette exquise courtoisie sur laquelle tous ces nombreux visiteurs revenaient, comme si précisément elle appartenait à un autre monde, une époque révolue et n'était pas seulement la marque d'une éducation et d'une distinction propres à une classe privilégiée, celle des anciens de l'Ecole de la rue d'Ulm par exemple, mais plutôt l'exercice au quotidien d'une humanité visible, immédiatement accessible. Clément Rosset, dans « Logique du pire », explique très bien dans les dernières pages de son livre ce qui fonde une société, le ciment de sociabilité et de civilité qui fut celui des sociétés jusqu'à la Révolution de 1789, au point d'en arriver à émettre des doutes sur les valeurs promues par l'héritage des lumières après la disparition de cette société : « A la fin du XVIIIe siècle, une certaine distance, une certaine déférence à l'égard de la différence - en quoi se résume le sens du mot politesse - viennent soudain à manquer. Car la politesse est comportement tragique par excellence : elle est attention portée à la différence, accueil à l'égard de ce qui est pourtant inassimilable dans la pensée de celui qui accueille. Au XVIIIe siècle, le sens de la politesse se perd en même temps que le sens du tragique : une fois celui-ci évacué, l'attention à l'autre en tant qu'autre n'est plus de mise parce qu'elle n'a plus de sens ». Dans son essai sur Breton, Gracq évoque à propos de Rimbaud sa spécifique et irréductible « nostalgie agressive ». On est un peu dans le même cas de figure, c'est-à-dire ce que contient le titre même d'un des plus beaux poèmes d'« Une saison en enfer » : « L'impossible ».
La question centrale est donc celle-ci : dans quelle mesure les révolutions ont-elles permis d'instaurer véritablement des modes de vie en société qui puissent rivaliser avec cette savante sociabilité qui caractérisait l'ancien monde ? Proust aussi imagine, mais comme un fantasme, une société démocratique créatrice de nouvelles mœurs émancipatrices... Et l'on aperçoit alors tout l'intérêt de ceux qui nient les rapports de classe, qui prétendent que les hiérarchies sociales n'existent plus dès lors que dans le marbre est inscrite une formule qui proclame l'égalité de tous les individus. La charge symbolique des mots, lorsqu'elle devient un mensonge, ce n'est plus de la simple manipulation mentale, c'est ce que les théologiens appellent le crime contre l'esprit. Ce qui a forgé l'essor des révolutions, dans leur dimension prolétarienne ou populaire, c'est aussi la réalité de sociabilités bien spécifiques, que l'état actuel de la lutte des classes a pour le moment condamnées. Il n'y a guère que la Commune de 1871 ou 1936 en Catalogne qui aient approché de ce miracle de porter au grand jour la réalisation du grand projet révolutionnaire.
Mais dans un monde qui n'a réussi qu'à conduire des dizaines de millions de gens à la mort en moins d'un demi-siècle, il ne reste plus, pour pouvoir continuer à vivre à hauteur d'homme, à hauteur lucide de ce « rêveur éveillé » ou « définitif », que la distance et les mots, le discours, qui naissent de cette distance. La littérature aussi y participe. On perçoit, on peut percevoir Gracq comme un auteur vraiment élitiste, avec une écriture tellement élaborée, tellement sous le signe de la science du verbe, qu'elle est illisible pour le plus grand nombre, donc une littérature anti-démocratique, une littérature anti-populaire (et venant en plus d'un auteur qui refusa toujours d'être publié en collection de Poche !). Toutefois, si Julien Gracq ne peut pas être considéré comme un auteur prolétarien, pourquoi ne pas voir en revanche en lui un auteur prolétaire : ses livres ne l'ayant jamais fait vivre, il exerça jusqu'à la retraite son métier de professeur, attaché à bien distinguer ces deux univers. Sans doute est-ce aussi ce qui le préserva de devenir un professionnel de l'écriture, ce professionnel dont les sociétés capitalistes contemporaines ont tant besoin pour se rassurer dans la définition et la détermination qu'il leur convient de faire des activités humaines, sans exclusive, conformément aux pulsions totalitaires et autoritaires qui les animent. Il faut que l'artiste dépende, qu'il reconnaisse son maître lui aussi, il ne peut pas ne pas souscrire au règne de l'aliénation commune. On voit à nouveau que « Liberté grande » compose pour Gracq un manifeste intérieur, une affirmation esthétique de sa farouche indépendance, comme on en connaît peu d'aussi naturelle. Pour autant, et alors qu'il y a aujourd'hui tant de professeurs ou d'enseignants qui se piquent de littérature, Julien Gracq ne fut pas un professeur qui écrit. Les choses se passent donc sur un autre terrain, qui n'a rien de neutre, celui du seul parti pris possible, celui de la littérature et du style, comme derniers remparts contre la barbarie. On ne joue pas du mirliton devant les fanfares en meute des batteries avides.
Parce que le pacte germano-soviétique, du point de vue de l'histoire des grands mouvements d'émancipation des individus et des peuples, cristallise la crise de la subjectivité au XXe siècle, le parcours d'un Louis Poirier dit Julien Gracq constitue un modèle exemplaire de la façon dont une subjectivité d'artiste et d'écrivain, déjà affirmée dans le seul choix du pseudonyme, se construit et se recompose sans cesse. Et ceci sans avoir jamais besoin de donner sa position, de se justifier autrement que par l'œuvre, en sa force de poésie, unique et néanmoins combien précaire, puisque depuis le début ce qui la fonde est justement cette conscience qui chez René Char avait un nom : une « sérénité crispée ».
10:34 Publié dans mosaïque | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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