26.05.2009
MOSAÏQUE # 2
En évoquant l'écriture de Julien Gracq, Eric Simon apprécie « un verbe d'une précision et d'une clarté exceptionnelles, flamboyantes. »
L'homme, allergique au réalisme, écrivait comme se déplacent les cours d'eau.
Le texte ne se retournait pas, filait comme une rivière dans son lit,
s'en allait vers la cataracte,
s'en allait vers quelque chose tout au bout,
sans regret, sans regard vers l'arrière.
A la fin, dans le lit du fleuve : l'anthracite noir, brillant, le style pur et beau du promeneur de Saint-Florent-le-Vieil
Julien Gracq l'affable, ou l'humanisme résistant d'un artiste écrivant au temps des « nivellistes »
(suite)
Eric Simon, mai 2009
Longtemps je me suis demandé pourquoi, dans « Les carnets du grand chemin », Gracq parlait d' « Un beau ténébreux » comme d'un roman qu'il n'aimait plus guère. Publié juste à la fin de la guerre, il me semble en effet que c'est un de ses livres les plus personnels, comme s'il y avait dévoilé une part de sa subjectivité pour la recouvrir aussitôt. Pourtant, dans ce roman, Gracq fuit le « je », ou tente de le fuir par tous les moyens. Il commence par un prologue assez curieux, un poème insolite qui donne un ton à l'ensemble mais n'ouvre pas vraiment de porte. Ensuite, le « journal de Gérard ». Un journal très peu intimiste en réalité, et plutôt bavard, les personnages sont en dialogue presque permanent, et souvent sous le mode du marivaudage un peu glacé voire guindé. Le journal est la scène de leur théâtre intime. Mais il ne livre presque rien quant à ce fameux et mystérieux Gérard qui, lui, tient la plume et conduit le récit. Et enfin la comédie des masques, avec son apothéose, lors du bal, scène révélatrice à tous points de vue : sous tous ces masques un « je » se cache, mais lequel ? Tout l'intérêt, tous les regards, se portent vers Allan, le magnifique personnage incendiaire d'âmes promis à la mort, lui qui a reçu le signe (et qui fait son entrée dans la salle au bras de la mort elle-même, qu'il s'est choisie : Dolorès). Il est également souvent question de littérature et de poésie, notamment de Rimbaud et de Nerval. Les dernières pages du roman sont un poème.
Alors qu'est-ce qui a pu gêner Gracq a posteriori ? On peut imaginer qu'il trouvait à se reprocher une sorte de laisser-aller, en comparaison avec ses autres livres, à son écriture habituelle, ou même de « laisser-courre », formule qu'il prise volontiers, une distance sans assez de maîtrise pour ne pas incliner quelquefois à une affectation un peu trop jouée, trop savante, comme on la trouve chez des romanciers débutants s'y essayant (par exemple « La côte sauvage » de Jean-René Huguenin, si riche de promesses pourtant) ; il y a même une ambiance évanescente, en tout cas fantomatique (la plage, cet hôtel « des vagues », la promenade au château de Roscaër, etc...), un climat de flottement extrême, un état de latence étrangement tendue, qui contrastent singulièrement avec le roman par lequel Gracq était entré en littérature en 1938 avant guerre, « Au château d'Argol ». Gracq dans les « Carnets du grand chemin » précise d'ailleurs que la rédaction d'« Un beau ténébreux » a été commencée pendant sa captivité, en 1940, au camp d'Hoyerswerda. Il se souvient de l'état de faiblesse qui était le sien, la fatigue et la malnutrition qui obligeaient à rester le plus souvent couché. D'où le sentiment qui se fait jour bientôt que nous sommes là en présence d'un « roman dépressif »... Pourtant quelque chose de décisif apparaît, que ne permettait pas d'augurer nécessairement « Au château d'Argol ». A partir de 1945, l'écriture de Gracq n'exprimera plus que l'affirmation totale de la subjectivité artiste et avec quelle force, à laquelle se met au service un verbe d'une précision et d'une clarté exceptionnelles, flamboyantes.
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