26.05.2009

MOSAÏQUE # 2

En évoquant l'écriture de Julien Gracq, Eric Simon apprécie « un verbe d'une précision et d'une clarté exceptionnelles, flamboyantes. »

 

L'homme, allergique au réalisme, écrivait comme se déplacent les cours d'eau.

Le texte ne se retournait pas, filait comme une rivière dans son lit,

s'en allait vers la cataracte,

s'en allait vers quelque chose tout au bout,

sans regret, sans regard vers l'arrière.

 

 

A la fin, dans le lit du fleuve : l'anthracite noir, brillant, le style pur et beau du promeneur de Saint-Florent-le-Vieil

 

 

Julien Gracq l'affable, ou l'humanisme résistant d'un artiste écrivant au temps des « nivellistes »

(suite)

Eric Simon, mai 2009

 

Longtemps je me suis demandé pourquoi, dans « Les carnets du grand chemin », Gracq parlait d' « Un beau ténébreux » comme d'un roman qu'il n'aimait plus guère. Publié juste à la fin de la guerre, il me semble en effet que c'est un de ses livres les plus personnels, comme s'il y avait dévoilé une part de sa subjectivité pour la recouvrir aussitôt. Pourtant, dans ce roman, Gracq fuit le « je », ou tente de le fuir par tous les moyens. Il commence par un prologue assez curieux, un poème insolite qui donne un ton à l'ensemble mais n'ouvre pas vraiment de porte. Ensuite, le « journal de Gérard ». Un journal très peu intimiste en réalité, et plutôt bavard, les personnages sont en dialogue presque permanent, et souvent sous le mode du marivaudage un peu glacé voire guindé. Le journal est la scène de leur théâtre intime. Mais il ne livre presque rien quant à ce fameux et mystérieux Gérard qui, lui, tient la plume et conduit le récit. Et enfin la comédie des masques, avec son apothéose, lors du bal, scène révélatrice à tous points de vue : sous tous ces masques un « je » se cache, mais lequel ? Tout l'intérêt, tous les regards, se portent vers Allan, le magnifique personnage incendiaire d'âmes promis à la mort, lui qui a reçu le signe (et qui fait son entrée dans la salle au bras de la mort elle-même, qu'il s'est choisie : Dolorès). Il est également souvent question de littérature et de poésie, notamment de Rimbaud et de Nerval. Les dernières pages du roman sont un poème.

 

Alors qu'est-ce qui a pu gêner Gracq a posteriori ? On peut imaginer qu'il trouvait à se reprocher une sorte de laisser-aller, en comparaison avec ses autres livres, à son écriture habituelle, ou même de « laisser-courre », formule qu'il prise volontiers, une distance sans assez de maîtrise pour ne pas incliner quelquefois à une affectation un peu trop jouée, trop savante, comme on la trouve chez des romanciers débutants s'y essayant (par exemple « La côte sauvage » de Jean-René Huguenin, si riche de promesses pourtant) ; il y a même une ambiance évanescente, en tout cas fantomatique (la plage, cet hôtel « des vagues », la promenade au château de Roscaër, etc...), un climat de flottement extrême, un état de latence étrangement tendue, qui contrastent singulièrement avec le roman par lequel Gracq était entré en littérature en 1938 avant guerre,  « Au château d'Argol ». Gracq dans les « Carnets du grand chemin » précise d'ailleurs que la rédaction d'« Un beau ténébreux » a été commencée pendant sa captivité, en 1940, au camp d'Hoyerswerda. Il se souvient de l'état de faiblesse qui était le sien, la fatigue et la malnutrition qui obligeaient à rester le plus souvent couché. D'où le sentiment qui se fait jour bientôt que nous sommes là en présence d'un « roman dépressif »... Pourtant quelque chose de décisif apparaît, que ne permettait pas d'augurer nécessairement « Au château d'Argol ». A partir de 1945, l'écriture de Gracq n'exprimera plus que l'affirmation totale de la subjectivité artiste et avec quelle force, à laquelle se met au service un verbe d'une précision et d'une clarté exceptionnelles, flamboyantes.

 

23.05.2009

MOSAÏQUE # 3

Je m'en tiens modestement, pour ma part, à la revendication de la liberté illimitée (...) en art, il y a pas de règles, il n'y a que des exemples (Julien Gracq, Lettrines)

 

En 1970, après avoir fait valoir ses droits à la retraite, Julien Gracq se rendit aux Etats-Unis.

Il fut visiting professor à l'université du Wisconsin.

Il donna des cours sur le roman français après 1945.

Il anima un séminaire sur André Breton.

Il pratiqua la liberté illimitée -

Il fut Julien Gracq.

Il rendit visite à... August Derleth, l'ancien collaborateur de Lovecraft.

 

Julien Gracq, référence majeure de la littérature contemporaine, aima Jules Verne.

Proche des surréalistes, il écrivit plusieurs romans.

Il composa des œuvres de facture très classique.

Il rencontra August Derleth, un auteur de récits fantastiques, policiers, de science-fiction, d'essais sociologiques, de poésie et de philosophie.

Et il pratiqua la liberté illimitée -

August Derleth écrivit aussi des contes pour enfants, des introductions pour des collections de bandes dessinées américaines comme Katzenjammer ( Pim, Pam, Poum).

August Derleth parodia Sherlock Holmes en créant le personnage de Solar Pons, détective privé évidemment britannique.

Julien Gracq poursuivit ensuite sa quête.

 

Et il pratiqua la liberté illimitée -

Et il pratiqua la liberté illimitée -

Et il pratiqua la liberté illimitée -

Et il pratiqua la -

 

 

 

Julien Gracq l'affable, ou l'humanisme résistant d'un artiste écrivant au temps des « nivellistes »

(suite )

Eric Simon, mai 2009

 

Il est intéressant de reprendre la chronologie des œuvres de Gracq :

  • - 1938: Au château d'Argol, œuvre minérale, hiératique, austère, chargée de signes, composée véritablement comme un opéra granitique. On peut imaginer un Julien Gracq persévérant dans cette veine «gothique». C'était tout à fait possible. Ce roman reflète bien un esprit de l'époque (voir André de Richaud, par exemple).
  • - 1945: Un beau ténébreux, le roman charnière, mais qui reflète un état d'apesanteur, de quête encore inaboutie.
  • - 1946: Liberté Grande, livre extrêmement important, le seul livre de poésie identifié comme tel publié par Gracq. Un livre dans lequel il y a un appel quasi régressif lancé à l'attention de Rimbaud (Liberté grande fait écho à la «liberté libre», comme une possible autre issue, dans le réel poétique du jour qui vient), le grand inspirateur, et comme un désir, une volonté de fermer l'histoire ou la brèche ouverte par celui-ci 75 ans avant. Liberté Grande est peut-être le dernier recueil de poésie de l'histoire du surréalisme. Les yeux sont décillés. On sait maintenant à quoi s'en tenir. Mais Gracq ne dit pas hélas! Il a repris pied.
  • - 1948: L'essai consacré à André Breton, quelques aspects de l'écrivain. En sus de l'hommage brillant, c'est aussi un traité du style, en ceci qu'il constitue non seulement une résistance au conformisme, mais imprime la marche de la vie elle-même.
  • - 1948: Le roi pêcheur, la pièce de théâtre et ses obsessions wagnériennes, la mythologie du Graal...
  • - 1950: La littérature à l'estomac: Gracq commence à enfoncer le clou, visiblement il n'a pas été compris, puisqu'on s'apprête même à le récompenser d'un prix Goncourt.
  • - 1951: Le rivage des Syrtes, ou la confirmation de ce que laissait présager «Liberté grande» quant au repositionnement de l'écrivain. Maintenant Gracq sait quel sera le sujet-artiste écrivant dans une société d'après la grande illusion. C'est un roman presque «à l'ancienne», avec une histoire, des personnages et leurs caractéristiques (Le capitaine Marino, Aldo, Vanessa, etc....), dans lequel le lecteur peut y entendre l'écho des temps actuels (alors, la guerre froide), mais en réalité tout semble piège dans ce récit dont chaque page porte un poème en germe.
  • - 1954: Penthésilée, la traduction de Kleist.
  • - 1958: Un balcon en forêt, retour sur la guerre, la «drôle de guerre», une sorte de pendant à «Un beau ténébreux», sur l'autre versant, celui d'Argol.
  • - 1961, 1967: Préférences et Lettrines, les textes critiques à sa manière, une familiarité avec les textes, un murmure vaste et puissant qui vous attire au cœur des œuvres et vous conduit à les voir autrement... Les croisements sont alors à noter, qui progressent, entre expression poétique et les ouvrages du futur: «Les eaux étroites», «Carnets du grand chemin»...
  • - 1970: La Presqu'île, non pas l'autre forme du récit, mais du poème, qui désormais ne va cesser de s'épanouir.
  • - 1974: Lettrines 2
  • - 1976: Les eaux étroites, texte éminemment proustien: au tout début, on retrouve même une métaphore utilisée par Proust à propos de la mémoire, celle de fleurs qui s'ouvrent au contact de l'eau; comme la Vivonne, le trajet de l'Evre est mystérieux, la promenade le long de son cours réserve la surprise de rapprochements inattendus...
  • - 1980: En lisant, en écrivant
  • - 1985: La forme d'une ville, où revient l'esprit de «Liberté grande», en un prolongement circonscrit à la ville de Nantes, la réalité du mythe et la magie des rencontres en filigrane: Jacques Vaché / André Breton pendant la première guerre mondiale, André Breton/ Julien Gracq en 1939. Et son enfance, sa jeunesse, à travers les rues.
  • - 1988: Autour des sept collines, l'autre ville: Rome, le côté subversif et iconoclaste de Gracq (mais comment, lui, l'attaquer?). A y regarder de près le titre apparaît d'ailleurs violemment ironique, de cette ironie méchante que le comédien Eric Chartier fait si bien ressortir dans ses interprétations de Gracq.
  • - 1992: Carnets du grand chemin, le grand poème final où, un peu comme dans «Les eaux étroites», Gracq rejoint bien souvent l'esprit de Proust, sans les ressorts traditionnels de la narration, devenus artifices.

 

Tout ça constitue au final une quête de la subjectivité en acte.

 

19.05.2009

MOSAÏQUE # 4

Julien Gracq.

Dans les années 20, la lecture du Rouge et le noir de Stendhal le bouleverse.

Qui lui donnera une méthode pour pratiquer la révolte, presque à froid. Toute son existence. Quelque chose de délibéré, intérieur. Quelque chose à relier peut-être avec ces fulgurances caustiques, méchantes, qui parsèment ses livres.

 

Julien Gracq.

Un visage d'où émane une intense cordialité.

 

Encore ceci, en évoquant la politique :

« Cet intérêt actif a pris fin, très brutalement, avec le pacte germano-soviétique de 1939. Depuis, je n'ai jamais pu ni mêler quelque croyance que ce soit  à la politique, ni même la considérer comme un exercice sérieux pour l'esprit. Je lis les journaux, je vote régulièrement, je tâche de me garer de mon mieux des méfaits engendrés parfois par la chose publique, mais mon attitude reste, fondamentalement, celle de Stendhal : «Souviens-toi de te méfier. » »

 

Julien Gracq : au-dessus du lot.

 

*

 

 

Julien Gracq l'affable, ou l'humanisme résistant d'un artiste écrivant au temps des « nivellistes »

(suite)

Eric Simon, mai 2009

 

De la même manière que Gracq parlait d'« Un beau ténébreux » avec une réserve passablement étonnante, on trouve dans « Lettrines » (p. 44), à propos d'« A la recherche du temps perdu » ceci : « Je n'ai jamais pu savoir où j'en étais avec Proust. Je l'admire. Mais l'émerveillement qu'il me cause me fait songer à ces sachets de potage déshydratés où se recompose dans l'assiette, retrouvant même sa frisure, soudain un merveilleux brin de persil. J'admire. Mais je ne sais pas si j'aime ça. » Je ne sais pas si j'aime ça ! Gracq et Proust : serait-ce donc l'antinomie suprême ? Pourtant, même s'il se trompe quand il ne veut voir dans « Le côté de Guermantes » qu'un récit de mondanités (c'est vrai que la soirée chez Mme de Guermantes dure plus d'une centaine de pages, mais elle prépare « Sodome et Gomorrhe » et la véritable entrée en scène de Charlus) Gracq a lu Proust très attentivement. Là encore, c'est probablement le rapport à la subjectivité qui peut nous éclairer. Le « je » de Proust est un « je » d'un monde encore trop proche, mais qui s'est effondré lui aussi. Proust, un peu comme Gracq dans « Un beau ténébreux » a décliné ce « je » à l'envi, multipliant et démultipliant les masques, jouant avec le réel comme avec le fictif, introduisant des personnages contemporains au côté de personnages imaginaires, agrémentant la narration de réflexions sur l'art, la religion, la modernité. Ce « je » est aussi celui de l'enfance, des aubépines de Combray et du baiser de la mère tant attendu, tant désiré. Un monde clos, poétique comme l'est tout grand poème de l'éros.

 

Chez Gracq, il n'en va pas de même, le « je » n'est pas celui d'une enfance ni d'un monde clos ou révolu. Gracq  franchit une frontière, il rejoint en réalité Rimbaud et sa conception de la poésie objective. On peut même dire que « Liberté grande », qui semble une réponse en forme d'accomplissement au Rimbaud des Illuminations, une manière de lui dire aussi « pourquoi t'es-tu donc tu ? quel est donc, non pas ton secret, mais ton silence ? », lui a servi à pousser cette porte, à franchir cette frontière, à sortir enfin de l'état de morbidité dont témoigne « Un beau ténébreux ». Ensuite, « Le Rivage des Syrtes » et « La littérature à l'estomac » apportent les derniers verrous, les premières clés aussi. Et à partir de là, la quête de la subjectivité absolue a partie liée avec la quête du poème, en tentant de retrouver l'instinct de poésie désertant la nouvelle civilisation de la destruction, la civilisation des « nivellistes ».

 

Mais quel rapport tout cela a-t-il à voir avec l'affabilité de Louis Poirier dit julien Gracq ? Cette affabilité et cette discrétion, cette exquise courtoisie sur laquelle tous ces nombreux visiteurs revenaient, comme si précisément elle appartenait à un autre monde, une époque révolue et n'était pas seulement la marque d'une éducation et d'une distinction propres à une classe privilégiée, celle des anciens de l'Ecole de la rue d'Ulm par exemple, mais plutôt l'exercice au quotidien d'une humanité visible, immédiatement accessible. Clément Rosset, dans « Logique du pire », explique très bien dans les dernières pages de son livre ce qui fonde une société, le ciment de sociabilité et de civilité qui fut celui des sociétés jusqu'à la Révolution de 1789, au point d'en arriver à émettre des doutes sur les valeurs promues par l'héritage des lumières après la disparition de cette société : « A la fin du XVIIIe siècle, une certaine distance, une certaine déférence à l'égard de la différence - en quoi se résume le sens du mot politesse - viennent soudain à manquer. Car la politesse est comportement tragique par excellence : elle est attention portée à la différence, accueil à l'égard de ce qui est pourtant inassimilable dans la pensée de celui qui accueille. Au XVIIIe siècle, le sens de la politesse se perd en même temps que le sens du tragique : une fois celui-ci évacué, l'attention à l'autre en tant qu'autre n'est plus de mise parce qu'elle n'a plus de sens ». Dans son essai sur Breton, Gracq évoque à propos de Rimbaud sa spécifique et irréductible « nostalgie agressive ». On est un peu dans le même cas de figure, c'est-à-dire ce que contient le titre même d'un des plus beaux poèmes d'« Une saison en enfer » : « L'impossible ».

 

La question centrale est donc celle-ci : dans quelle mesure les révolutions ont-elles permis d'instaurer véritablement des modes de vie en société qui puissent rivaliser avec cette savante sociabilité qui caractérisait l'ancien monde ? Proust aussi imagine, mais comme un fantasme, une société démocratique créatrice de nouvelles mœurs émancipatrices... Et l'on aperçoit alors tout l'intérêt de ceux qui nient les rapports de classe, qui prétendent que les hiérarchies sociales n'existent plus dès lors que dans le marbre est inscrite une formule qui proclame l'égalité de tous les individus. La charge symbolique des mots, lorsqu'elle devient un mensonge, ce n'est plus de la simple manipulation mentale, c'est ce que les théologiens appellent le crime contre l'esprit. Ce qui a forgé l'essor des révolutions, dans leur dimension prolétarienne ou populaire, c'est aussi la réalité de sociabilités bien spécifiques, que l'état actuel de la lutte des classes a pour le moment condamnées. Il n'y a guère que la Commune de 1871 ou 1936 en Catalogne qui aient approché de ce miracle de porter au grand jour la réalisation du grand projet révolutionnaire.

 

 Mais dans un monde qui n'a réussi qu'à conduire des dizaines de millions de gens à la mort en moins d'un demi-siècle, il ne reste plus, pour pouvoir continuer à vivre à hauteur d'homme, à hauteur lucide de ce « rêveur éveillé » ou « définitif », que la distance et les mots, le discours, qui naissent de cette distance. La littérature aussi y participe. On perçoit, on peut percevoir Gracq comme un auteur vraiment élitiste, avec une écriture tellement élaborée, tellement sous le signe de la science du verbe, qu'elle est illisible pour le plus grand nombre, donc une littérature anti-démocratique, une littérature anti-populaire (et venant en plus d'un auteur qui refusa toujours d'être publié en collection de Poche !). Toutefois, si Julien Gracq ne peut pas être considéré comme un auteur prolétarien, pourquoi ne pas voir en revanche en lui un auteur prolétaire : ses livres ne l'ayant jamais fait vivre, il exerça jusqu'à la retraite son métier de professeur, attaché à bien distinguer ces deux univers. Sans doute est-ce aussi ce qui le préserva de devenir un professionnel de l'écriture, ce professionnel dont les sociétés capitalistes contemporaines ont tant besoin pour se rassurer dans la définition et la détermination qu'il leur convient de faire des activités humaines, sans exclusive, conformément aux pulsions totalitaires et autoritaires qui les animent. Il faut que l'artiste dépende, qu'il reconnaisse son maître lui aussi, il ne peut pas ne pas souscrire au règne de l'aliénation commune. On voit à nouveau que « Liberté grande » compose pour Gracq un manifeste intérieur, une affirmation esthétique de sa farouche indépendance, comme on en connaît peu d'aussi naturelle. Pour autant, et alors qu'il y a aujourd'hui tant de professeurs ou d'enseignants qui se piquent de littérature, Julien Gracq ne fut pas un professeur qui écrit. Les choses se passent donc sur un autre terrain, qui n'a rien de neutre, celui du seul parti pris possible, celui de la littérature et du style, comme derniers remparts contre la barbarie. On ne joue pas du mirliton devant les fanfares en meute des batteries avides.

 

 Parce que le pacte germano-soviétique, du point de vue de l'histoire des grands mouvements d'émancipation des individus et des peuples, cristallise la crise de la subjectivité au XXe siècle, le parcours d'un Louis Poirier dit Julien Gracq constitue un modèle exemplaire de la façon dont une subjectivité d'artiste et d'écrivain, déjà affirmée dans le seul choix du pseudonyme, se construit et se recompose sans cesse. Et ceci sans avoir jamais besoin de donner sa position, de se justifier autrement que par l'œuvre, en sa force de poésie, unique et néanmoins combien précaire, puisque depuis le début ce qui la fonde est justement cette conscience qui chez René Char avait un nom : une « sérénité crispée ».

 

14.05.2009

NOUS SOMMES DE VIEUX BLUESMEN

Mercredi 13 mai 2009. Le jus d'orange coule à flot au Pigeonnier, au fond du parc de la Gobinière, à Orvault.

Pas un seul fumeur dans la salle, on voit donc très nettement tous les détails de la scène.

Des anges à doubles croches s'échappent soudain des gueules des saxo & trombone.

C'est parti.

Nous sommes de vieux bluesmen avec nos poèmes

Des survivants d'un autre temps d'une autre vie

Un sol 7 et un fa # s'écrasent contre le bar.

Sur la scène, près du piano, Christian Bulting musique le vocabulaire.

Christian Bulting a Muddy Waters dans la peau, I can't be satisfied, mec, I can't...

Christian Bulting porte Charlie Parker en filigrane - be-bop, o cool blues & rockin' in rhythm...

Christian Bulting n'est pas noir.

 

Sur scène, maintenant, Soizic Audrin swingue un autre poème.

 

Soizic Audrin n'est pas noire non plus.

Soizic Audrin est parfois une soprano sous des voutes de cathédrale.

Soizic Audrin lit.

Soizic Audrin lit très bien.

 

Les poèmes sont extraits du livre de Christian Bulting : Vieux bluesmen

 

Je suis un beur blanc

Je passe à travers les contrôles.

 

Sur la scène, une jeune femme chante.

Cette femme chante le jazz.

Cette femme porte une cathédrale dans sa voix.

Elle est.

Elle est le jazz dans sa voix.

 

Si je m'écoutais disait-elle

Et elle ne s'écoutait pas

Elle allait venait la journée durant...

 

Trombone & saxo. Piano. Batterie. Guitare.

Ça jazze dans le Pigeonnier.

Les mains du guitariste sont des oiseaux qui voltigent.

De vieux disques vinyle sortent de leur torpeur.

Le jus d'orange sèche au fond des verres.

La scène n'est toujours pas noyée dans le brouillard.

Hier encore jeune homme à Montréal marchant

(...)

Jack en tête « on the road » dévoré avant l'été

 

Maintenant, la poésie & la musique se tutoient.

Christian Bulting, le poète, porte le blues en filigrane.

Il ne lit plus.

Il est assis à une table.

Il signe ses livres.

La nuit nous attend au-dehors.

Elle est bleue.

Ça par exemple !

 

Soirée préparée et organisée par Soizic Audrin (professeur de chant) & Didier Narcy (professeur de trombone, chorale « Deep river », groupe de jazz).
Vieux bluesmen, Christian Bulting, format 12,70 X 21,70, 92 pages, 8 €, Editions Gros textes, Fontfourane, 05380 Châteauroux-les-Alpes

www.grostextes.com

 

 

07.05.2009

PAUPIÈRES VAGABONDES # 2

Paupière vagabonde #2001.jpg

05.05.2009

ÉCRITS DEBRAILLÉS # 6

« Le happy-enD

N'existe pas dans le réel du cinémondE »

 

Michel Valmer écrit de petits textes courts, fulgurants. Il connait trop bien le poids des mots pour abuser du vocabulaire. Et ce petit livre, A quoi je pense tandis qu'elle dort étendue près de moi, paru en 2009 aux éditions du Petit Véhicule - www.myspace.com/editionsdupetitvehicule - , n'est pas un porte-avions, un monument de béton, une disproportion, une lourde fortification. Au contraire, ça ne pèse pas beaucoup dans la main. 18 pages, format 10,50 x 15, 2 €. Et en achetant cet objet, vous faites dans le modèle réduit, l'encyclopédie pour étudiant Hobbit, l'infiniment petit objet culturel. Faites gaffe d'ailleurs si vos faites vos courses le même jour à ne pas oublier cette acquisition dans le chariot à roulettes de l'hypermarché. Mais, attention cependant, c'est petit certes mais ça décoiffe.

« Que puis-je espérer d'elle Inutile coq nu sur la couche »

 

Michel Valmer vit aujourd'hui et ici-même. La langue qu'il emploie est celle qu'on utilise chaque jour quand on va à la banque, au cinoche ou à la Maison de la Poésie du coin. Ici, point de roucoulades lyriques, point d'états d'âme pathétiques. La phrase est élégante, précise, efficace. Le rythme est nerveux. On lit ces poèmes de la même manière qu'on lirait des aphorismes, des haïkus, des instantanés.

 

La contrainte n'est pas absente de l'œuvre qui se structure autour de son titre : A quoi je pense tandis qu'elle dort étendue près de moi. Chaque lettre de ce dernier se trouve en effet en initiale en tête de vers comme un acrostiche (pages paires) ou en fin (pages impaires).

Il y a donc 44 vers.

 

 

Avec Françoise Thirion, Michel Valmer a fondé en 1989 la compagnie théâtrale Science 89 - http://science89.free.fr - « qui a inscrit dans son programme de spectaculariser la science». En 2003, Michel Valmer a d'ailleurs soutenu une thèse sur le théâtre de science (Université de Dijon). Le lecteur curieux, intéressé par l'expérience, pourra collecter tout renseignement sur cette compagnie en allant explorer le site précité.

Par ailleurs, depuis 2005, la Ville de Nantes  a confié à la compagnie la direction artistique de la Salle Vasse. Cette mission s'organise autour du théâtre amateur, théâtre éducation, théâtre professionnel des compagnies émergentes. Dans les lieux, sont aussi organisés des débats, des soirées « découvertes »...

Dans le texte de présentation sur le site, on peut lire les mots : transversalité, décloisonnement, éclectisme, émotion et réflexibilité,  tolérance et partage. Ils résument une certaine démarche.

 

 

Michel Valmer est aussi essayiste : Le Théâtre de sciences (CNRS Editions, Paris, 2006) ; De la souffrance au théâtre, T.I et T.II et Actualité du théâtre de Sartre/ Entretien avec André Guigot (Ed. du Petit Véhicule, Nantes, 2007).

Il a écrit des contes : La terrible histoire du mal-aimé roi Zarbouig (Ed. du Petit Véhicule, 2009).

Et d'autres poèmes : Quinze po(m)èmes d'amour (Ed. du Petit Véhicule, 2007).

C'est aussi un chansonnier, un comédien, un musicien, un personnage joyeux et pétillant.

Quelqu'un qui ne doit pas s'ennuyer dans la vie.

Champagne !

 

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