03.06.2009
MOSAÏQUE # 1
17 mois se sont écoulés.
La vie a bien changé depuis.
Et désormais nous marchons, désarmés et seuls, dans la neige.
Parfois, la terre tremble à l'autre bout du monde.
Mais la Loire, à Saint-Florent-Le-Vieil, est tranquille comme un vieux livre.
Parfois, le silence de la chambre est froissé par le bruit d'une page que l'on tourne.
Parfois, l'encre d'imprimerie irradie la lumière.
Et la vie changera encore et encore.
Et les immeubles de Beyrouth seront éventrés.
Et les baleines chanteront pour quelque temps encore dans les océans.
17 mois se sont écoulés.
Qu'est devenue la maison ?
Que sont devenus les livres de sa bibliothèque ?
Hier soir, j'ai ouvert En lisant en écrivant.
Hier soir, j'ai eu envie de relire encore une fois La forme d'une ville.
Il vivait en ces temps où les hommes connaissaient l'art de la conversation.
Il nous aide à tenir debout à chaque fois que le Monde s'effondre.
Julien Gracq -
*
Julien Gracq l'affable, ou l'humanisme résistant d'un artiste écrivant au temps des « nivellistes »
Eric Simon, mai 2009
« Il y a dans l'Histoire un sortilège embusqué, un élément qui, quoique mêlé à une masse considérable d'excipient inerte, a la vertu de griser. Il n'est pas question, bien sûr, de l'isoler de son support. Mais les tableaux et les récits du passé en recèlent une teneur extrêmement inégale, et, tout comme on concentre certains minerais, il n'est pas interdit à la fiction de parvenir à l'augmenter. » (En lisant, en écrivant, p. 216 - éd. José Corti)
« Rien n'égale la pesée cynique de la botte de l'ancien révolutionnaire devenu bête d'État : elle se souvient toujours, dans l'ordre revenu, du moment où sous elle tout, en l'homme, a craqué : Staline, Fouché. De là l'impression moins de despotisme illimité que de non-résistance sans bornes que donnent les dictatures post-révolutionnaires... » (Lettrines, p. 107 - éd. José Corti)
Il faudrait revoir le film de Renoir, « La grande illusion ». Louis Poirier dit Julien Gracq, vient de ce monde-là. On le retrouverait bien en compagnie des personnages des officiers, rôles tenus par Erich Von Stroheim et Pierre Fresnay, qui incarnent peut-être moins l'aristocratie en tant que classe qu'une civilisation de parole et d'égards, de respect mutuel, cette civilisation de la conversation, ferment actif de l'esprit littéraire. Ils sont témoins d'un monde qui s'effondre. Double effondrement, répété à vingt ans de distance puisque l'action du film est censée se dérouler pendant la guerre de 14-18 mais que Renoir en 1937 tourne évidemment de façon révélatrice et prémonitoire. L'abolition des classes n'aura pas lieu, les grands idéaux révolutionnaires seront broyés dans le sang et le feu, il ne restera rien non plus de la société d'avant, de ce « monde d'hier » dont parlait Zweig. Pourtant il y a aussi cette image extraordinaire, à la fin du film, lorsque Gabin et Dalio parviennent à échapper aux soldats allemands lancés à leur poursuite et s'éloignent, seuls et désarmés, dans la neige. Comme si Renoir avait voulu suggérer que nonobstant l'impossible abolition, sinon réconciliation des classes, on pouvait encore espérer un salut dans le lien seul capable d'épargner la destruction totale d'une société humaine : celui qui unirait les opprimés au-delà des frontières. Mais s'il reste un dernier rempart contre le cynisme triomphant, on est malgré tout retombé dans le rêve...
Un autre film, qui fait écho à celui de Renoir : « Triple agent » un des derniers réalisés par Eric Rohmer (2004). Le sujet, inspiré de faits historiques, en est précisément la trahison des idéaux de l'entre-deux guerres, avec le pacte germano-soviétique en point de mire. Le personnage principal, un espion dont on ne saura jamais très bien s'il est du côté des nazis, des soviétiques ou des russes blancs, nous fait passer à travers les affres de toutes ces confrontations. Rohmer nous fait lui aussi assister à l'effondrement de la vieille civilisation et à la trahison des idéaux. Cela passe par la problématique du langage, notamment des accents, des silences, des non-dits, des choses secrètes et cachées : ce qu'il ne faut, en fin de compte, surtout pas dire, c'est que la liberté sera sacrifiée, à l'image de la femme du personnage de Fiodor (l'espion) qui n'en réchappera pas, elle qui ne comprend presque rien à ce qui se passe. « Elle est morte » est la dernière réplique du film.
Ainsi, par Renoir et Rohmer, est-il possible de reconstituer une sorte de cheminement intellectuel et artistique qui serait celui de Gracq.
Car si l'engagement politique de Gracq n'a jamais approché de celui d'un Louis Aragon, d'un Paul Nizan, ou même d'un Armand Robin ou d'un René Char, il n'en demeure pas moins certain que, militant communiste à la veille de la seconde guerre mondiale, le pacte germano-soviétique n'a pu que précipiter une prise de conscience décisive quant à l'état du monde et de son évolution. Ce monde, l'écrivain polonais Witkiewicz, qui avait participé à la révolution d'Octobre, l'avait d'ores et déjà condamné comme en proie à ceux qu'il appelait les « nivellistes ». Les nivellistes ? - Ceux qui nivellent les consciences, qui éliment et laminent les individus, les sociétés, les idées et les cris. Dans « L'adieu à l'automne » il parlait des staliniens, mais le mot vaut bien sûr pour tous les totalitarismes. Au moment de l'invasion de la Pologne, par les nazis puis par les soldats de l'armée rouge, Witkiewicz, dans un geste qui annonce celui de Zweig quelques années plus tard, se suicide. Ainsi, après les grands rêves de révolution sociale internationale, les idéaux auxquels le jeune Gracq avait cru, la trahison est totale, épouvantable. Le monde ne s'en remettra pas et nous vivons toujours dans cette nausée et cette boue, errant parmi les ruines qui ne sont même pas celles de l'ancien monde, mais celles d'un monde vitrifié, un monde de bannissement généralisé, qui n'a rien trouvé d'autre, pour se relever des camps d'extermination, du goulag, d'Hiroshima et de Nagasaki, que de s'armer et se surarmer, remplaçant le napalm par les bombes à fragmentation, imaginant pour les hoplites modernes des équipements de robots meurtriers, d'accroître jusqu'au délire la puissance de l'inutile et de l'absurde. La philosophie post-existentialiste inspirée des Lumières et des droits de l'homme à l'occidentale apparaît incapable de fonder la nature d'un sujet, ou au moins d'un sujet-citoyen en mesure de faire face à l'horreur et de s'y opposer, ou tout du moins d'échapper au risque d'en être complice. Quant à l'artiste, dans ce monde-là, armé et surarmé, il demeure un être profondément désarmé, en passe de se voir à tout moment confisquer sa parole et sa pensée. La pensée est désarmée, elle ne nourrit plus la civilisation. La confiscation a atteint les niveaux de la vie inconsciente, la pulsion de mort semble à jamais victorieuse. Rejoignant là-dessus Castoriadis, un vieil ami anarchiste, péruvien qui croisa dans sa jeunesse Che Guevara à La Havane, me faisait part il y a peu de temps de son désarroi devant l'étendue du désastre de la pensée et l'attribuait, en plus des catastrophes et des massacres de l'Histoire, à quelque cause anthropologique profonde qui bloquait toute possibilité de dépassement dans sa dimension collective puis universelle.
23:14 Publié dans mosaïque | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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