22.06.2009

MOSAÏQUE # 5

Ecrit pendant la guerre, Un beau ténébreux, publié en 1945 aux éditions José Corti, est le deuxième roman de Julien Gracq.

Deux personnages principaux : Allan & Dolorès.

Un hôtel isolé, la Bretagne. Au bord de la mer.

 

Méditation sur la mort volontaire, amorce d'une réflexion sur la littérature.

 

Ici même, une lecture d'Eric Simon.

 

« Un Beau Ténébreux » de Gracq :

Un théâtre de fantômes

Eric Simon

 

 

Il y a des lieux, certains soirs propices, qui ont le privilège de pouvoir libérer de leurs murs quelque fantôme tutélaire. Les théâtres sont des lieux de révélation de l'invisible. En effet, pourquoi les personnages d'un soir, vivantes illusions d'un moment, ne réinventeraient-ils pas, rideau tombé, la vie éphémère, fragile, aérienne, que leur donnaient peu avant la voix et le corps des acteurs ? Le nœud des sortilèges se défait alors, d'étranges feux-follets animent soudain l'air, témoignant de la présence lumineuse ou noire des fantômes, de leur apparition sans artifices, naturelle. Un miracle sacre l'union du réel et de l'illusion, de la matière et de l'impalpable. Dans le théâtre vide, envahi par la nuit depuis longtemps déjà, sous les yeux fermés du spectateur qui s'y trouve retenu prisonnier par on ne sait quel heureux maléfice, s'éveille la vraie vie des rêves.

 « Un Beau Ténébreux » est sous le signe occulte de ce monde du théâtre. La confession passionnée de Christel, tout d'abord : « J'aime tout du théâtre », dit-elle à Gérard ; puis le rêve fait par celui-ci, au cours duquel il erre, ne retrouvant plus son chemin, dans les couloirs rouges d'un théâtre ; également, les nombreux dialogues ou monologues qui rythment le récit ; enfin et surtout l'impression croissante que les personnages sont en « représentation ».

Il s'agit en effet d'un suicide, ou plutôt de la mise en scène patiente, méthodique, méticuleuse - mais donnant toujours la sensation d'être savamment improvisée, d'un suicide. Allan, le personnage central, dont l'enfance, rapportée par Grégory dans une lettre, n'est pas sans rappeler la figure du Grand Meaulnes, est un « Roi de théâtre ». Ainsi apparaît-il dans le journal de Gérard. Mais une question peut-être plus importante, plus lourde de sens, hante Gérard, et hante à vrai dire tout le livre : « Allan est-il de ce monde ? » ; question à laquelle fait écho un peu plus tard l'inquiète interrogation de Christel, rendant du même coup la réponse plus improbable encore : « Qui est Allan ? ».

« Apparition, « fantôme », « fantomatique » : les mots reviennent souvent à son sujet ; ils signalent le caractère irréel non seulement de cet être, mais aussi du décor qu'il occupe. Ainsi, « l'Hôtel des Vagues » devient, dans la lettre qui annonce son arrivée, « l'Hôtel Vague » ou « Vague Hôtel », comme si l'article « des » retenait in extremis la réalité aléatoire, la consistance brumeuse, de ce décor. Et quoi de plus trouble, quoi de plus incertain, que cette « haute butte rocheuse », et à son sommet, ces ruines du château de Roscaër, dont la visite, nocturne pour l'essentiel, évoquant de loin en loin quelque Transfiguration démoniaque sur un Mont Thabor de ténèbres, fournit le prétexte d'un des premiers signes d'une mort prochaine, obsédante ? - « Il (Allan) est grimpé par jeu sur l'extrême bord de la muraille, comme un esprit, défiant le vertige. Il prend plaisir à deviser maintenant avec nous, désinvolte et subtil, jouissant de notre gêne irritée devant le danger qu'il court. » (Journal de Gérard, p. 97).

Cependant on a parlé plus haut d'illusion. A ce qu'on dit, elle égare l'esprit, fausse le jugement, maquille la vérité. Mais là où culmine l'erreur, un chemin s'ouvre sur une clarté, qui fait de l'illusion non un obstacle à la vérité, mais un double au pouvoir singulièrement révélateur. L'illusion n'est pas sans rapport avec la magie, ou plus exactement avec le jeu de la magie, avec le jeu tout court. L'acteur joue : il fait illusion. Il fait œuvre d'illusion. Or, c'est essentiellement par un phénomène de dédoublement que se manifeste le jeu dans l'illusion. Dédoublement, c'est-à-dire le glissement, d'abord imperceptible, d'une apparence à une autre, celle-ci non moins réelle que celle-là, mais peut-être plus vraie, parce qu'elle offre la vision de liens jusqu'ici cachés, mystérieux, entre des éléments fort dissemblables.

En dédoublant la vie réelle, ou le réel de la vie, le jeu (ici, un jeu de masques) fait pressentir un ordre inédit, inouï, des choses, sorte d'au-delà fantasmagorique, envers féerique d'un décor de démons et merveilles, coulisses soudain vibrantes de sortilèges d'un théâtre mort... Les réflexions d'Allan à propos des échecs, lors de sa première rencontre avec Gérard, nous éclairent sur la fonction du jeu dans le roman. Allan ne considère pas le jeu d'échecs comme un simple rapport de forces. Son idée est qu'il existe, sur l'échiquier, une case qui se révèle, au cours de la partie, comme le pivot par lequel s'opère le renversement de situation qui n'apporte pas seulement la victoire, mais surtout la découverte de l'ordre profond du jeu, jusque là tenu invisible. Et, parlant alors de « mécanisme secret », « d'opération absolument magique », Allan précise : « Il suffit de poser la pièce sur la case que rien ne désigne pour que tout soit changé. »

Allan lui-même a une manière de passer d'un lieu à un autre dans ce roman, qui fait penser au déplacement d'une pièce sur un échiquier. Ainsi, les signes ne manquent pas, qui nous alertent, chaque lieu constituant une « case magique » potentielle : le casino, où il perd insolemment, le château de Roscaër, la plage, etc... Or, s'il est exact que la seule présence d'Allan suffit à créer les conditions d'un renversement, à susciter l'imminence du précipice, c'est dans le lieu ultime, sa propre chambre, que se produit la révélation. Les ombres mêlées de clarté lunaire tapissant les murs, les objets - le manteau de grosse laine bleu roi, les précieuses armes indiennes, le coffre de bois noir, mais aussi l'écharpe, la cravate de soirée, la casquette de cricket, l'élèvent alors au rang d'un tombeau pharaonique, d'un hypogée de rêve, avec ses hiéroglyphes et ses pièces de conjuration, familières et pourtant énigmatiques, tendues vers le monde des vivants, entre celui-ci et l'au-delà. Auparavant, Gérard, piètre profanateur de tombe, y avait pénétré en l'absence d'Allan ; sa visite rappelait un peu, comme à rebours, et comme une reconnaissance prémonitoire, la découverte, au matin de Pâques, du sépulcre désert par Marie-Madeleine... Christel, la dernière nuit, franchit à son tour le seuil de cette chambre, trouve Allan figé, immobile déjà, comme momifié, mais encore surnaturellement élégant. Il est devenu ce « visage de damné qu'il n'avait revêtu que comme un masque ». Il est la proie de la mort. Aussi peut-il lui dire enfin : « Maintenant vous voyez ce que vous n'avez jamais cessé de regarder. »

« Vous êtes joueur, Allan » lui dit Gérard, lors de leur rendez-vous, sur la plage, au petit matin. Puis, peu avant sa mort, c'est Allan lui-même qui avoue à Christel : « J'ai joué avec vous tous ». Mais on aurait tort d'y voir seulement l'aveu d'une tromperie, d'une trahison. Le jeu d'Allan tout au long de ces pages exprime un vertige. Il est la corde raide d'un funambule somnambule, d'un « dormeur éveillé », pour reprendre une formule de Gracq. La mise n'est rien d'autre que la vie. Or, Allan ne déclare-t-il pas qu'il était, de toutes façons, à tout moment, « prêt à payer le prix ? » Il vit moins sa vie qu'il ne la rêve, c'est-à-dire qu'il ne la joue, au double sens qu'impliquent le risque encouru et le masque de l'acteur.

En dehors de l'emploi fréquent d'un vocabulaire propre au monde du théâtre, un autre élément met en évidence le caractère théâtral de ce livre. Cela concerne un rapprochement troublant entre Allan et le Dom Juan de Molière. Quoique cette ressemblance soit aussi peu explicite qu'une ombre planant sur certains gestes, certaines attitudes d'Allan, il ne semble pas pour autant qu'elle soit complètement absente de l'œuvre. Certes, le roman de Gracq ne porte guère l'accent sur les éventuelles conquêtes féminines d'Allan. Cependant, notons tout de même cette phrase, tirée de la lettre de Grégory : « Mais depuis longtemps déjà les femmes avaient attaché à son nom une réputation d'immoralité si débridée, si brutalement scandaleuse, etc... » . C'est la seule fois où il est fait allusion à un passé qui, du reste, le rapprocherait davantage de Casanova que de Dom Juan. Mais ce qui le relie à ce dernier est plus profond. Si Dom Juan est un séducteur, il se caractérise surtout par son défi au ciel, par sa transgression des lois sacrées de la société, par une démarche métaphysique qui le désigne comme le réprouvé, le maudit, le damné. De même, le charme d'Allan agit comme un envoûtement sur tous ceux qui croisent sa route. Le jeu tragique qu'il mène n'aurait pas cette force d'attraction, cette puissance subversive, si la séduction ne participait du même mouvement.

D'autre part, le suicide, la tentation diabolique de disposer non seulement de sa vie, mais de sa mort, constitue bien un défi suprême. Dès lors, Dolorès elle-même figure une nouvelle statue du Commandeur, qui vient, à la fin du drame, chercher celui qui a dérangé l'ordre du monde. Rappelons-nous ceci, à propos de Dolorès, qui est étrange : à aucun moment, au cours du récit, il n'est fait mention de la nature exacte des rapports qu'elle entretient avec Allan. « Je ne vous apprendrai pas, je pense, que nous sommes très liés », se contente-t-elle de confier à Gérard, pendant le bal. Puis, n'est-ce pas pour le moins bizarre, ce départ précipité, à peine arrivée, comme si elle ne faisait qu'accompagner Allan, le conduire à sa dernière retraite, comme on mène, dans l'attente d'une grâce improbable, le condamné à mort à sa dernière cellule ? et ce retour, annoncé par la seule lettre qu'ait reçue Allan, coïncidant précisément avec la fin du journal de Gérard ? Enfin, la dernière phrase du livre : « De nouveau il entendit la porte s'ouvrir, et, calme, du fond de sa chambre, il vit venir à lui sa dernière heure. » Dolorès n'est alors même plus nommée, comme si, délivrée de toute substance réelle, elle finissait par s'identifier souverainement à la mort elle-même.

Toute mort a son public, sinon ses témoins, qu'ils soient présents pendant ou après la mort. Le suicide a ceci de particulier qu'il impose, qu'il exige, une mise en scène. On n'improvise pas la mort qu'on se donne. Sans doute existe-t-il des suicides sans préparation aucune. Ils forment une exception à la règle et la confirment. Le plus souvent, cette mise en scène demeure secrète, jusqu'à la découverte du mort. C'est alors la lettre laissée sur la table, ou, plus étrange encore, comme si elle était envoyée de l'autre monde, celle que l'on reçoit avec quelques jours de retard, - c'est aussi ce regard qui vient tout à coup à la mémoire, ce regard qui en disait long, mais que l'œil croise seulement maintenant, ce sont ces signes qui s'emparant du souvenir, harcèlent de leur remords le cœur des vivants, de ceux qui survivent à tout, toujours... Mais Allan, lui, joue à découvert, lève le secret sur tous ces artifices, comme s'ils ne devaient pas être que de pure forme. Et, rendant public son désir, sa tentation, sans aller jamais, pourtant, jusqu'à l'aveu complet, il provoque le scandale ; les pensionnaires de l'hôtel, Gérard, Christel, jacques, Irène et Henri, se trouvent alors engagés malgré eux dans la tragédie.

« il n'est pas bon de laisser la mort se promener trop longtemps à visage découvert sur la terre. (...) Elle émeut, elle éveille la mort encore endormie au fond des autres, comme un enfant dans le ventre d'une femme. Et comme quand une femme rencontre une femme grosse, - même si elle détourne la tête - oui, tout au fond d'eux-mêmes, si l'on descendait, on les sentirait complices... » confie-t-il à Christel. Sa mort fait signe à leur propre mort. Voilà le public contraint de quitter la salle et de monter sur la scène, situation des plus inconfortables ; les voilà sommés de tenir un rôle qu'ils n'ont pas choisi, de jouer leur partie dans le jeu de la mort, comme si se révélait en eux la vocation de la mort. Cette évolution atteint son paroxysme avec le bal masqué qui institue, intronise, investit, chaque personnage dans son travesti ; comédie macabre qui met à jour la figure référentielle, presque légendaire, et pour tout dire rêvée, de leur être. Personnages d'un roman, ils revêtent, par une troublante mise en abyme, le masque d'autres personnages littéraires, héroïques ceux-là. A leur tour ils se dédoublent : Jacques est Rastignac, Irène, la comtesse Almaviva, Gérard, le Prince André de « Guerre et paix », Christel, Atala, masque qui la voue définitivement au sacrifice (« La vierge des dernières amours », comme la nommera plus tard Allan, ironiquement) ; enfin, c'est l'apparition des « Amants de Montmorency », Allan et Dolorès, le poème de Vigny étant la première source du roman.

Puis, comme si ce « rendez-vous de fantômes » scellait à jamais leur union dans le drame en cours, l'aube les découvre seuls, petite troupe de théâtre au lendemain cafardeux de la première d'un désastre. Allan : « C'est le moment où les anges descendent, l'instant des mauvais rêves. Sans doute un esprit est venu habiter notre groupe. Ne le chassons pas. J'invite à s'asseoir avec nous ce fantôme inconnu. Je bois à ce qui nous réunit ici. » Mais il ne leur est plus possible de retourner dans la salle, parmi le public. Comme des rôles secondaires qui, leurs répliques jouées, n'attendent pas la fin d'un spectacle qu'ils connaissent par cœur et courent se réfugier dans leurs loges, il ne leur est pas donné d'assister à la mort d'Allan. Ils disparaissent. Et même Christel, malgré une poignante « fausse sortie », est congédiée. Tout au plus peuvent-ils, veilleurs effrayés errant dans les coulisses désertes, sursauter aux bruits bizarres qui seuls signalent la présence du « héros » ; ou, comme Irène et jacques, écouter, le souffle court, au milieu de la nuit, un volet ou une porte qui claque dans « sa » chambre...

Allan n'offre donc à personne le spectacle de sa mort. Il cherche moins, en définitive, à faire partager sa mort, que le simulacre de sa mort, la représentation, quasi sacramentelle, de celle-ci étant seule capable de renvoyer à la réalité qu'elle voile et révèle tout à la fois. Sa danse de mort, au sein de ce théâtre de songe, n'est pas dénuée d'ironie, voire de quelque sentiment de dépit à l'adresse des autres pensionnaires de l'hôtel. Mais la théâtralité qui entoure cette danse opérant comme un rite, lui confère les caractères d'une offrande. Jadis, avec la débauche d'effets de théâtre que l'on sait (Cène, nuit du Jardin des Oliviers, baiser de l'apôtre félon, procès, montée au supplice, mise en croix, etc...), un « Dieu fait homme » donna sa vie pour les autres. Allan ne donne pas sa vie, mais sa mort, car la mort qu'il se donne est offerte aussi aux autres. Peu importe que ce soit les fantômes d'un songe qui reçoivent ce don ; peu importe qu'ils l'acceptent ou non ; peu importe qu'ils y résistent ou non. - Ils y succombent. Et même si, en acteur loyal qu'il est, Allan se montre soucieux de ne pas décevoir son public, d'aller, lui aussi, comme l'homme de Nazareth, jusqu'au bout de sa conquête de la mort, tout en persévérant dans l'élégance un peu hautaine de celui qui n'a pas à justifier son acte, - il a cette marque insigne de tact  que de se réserver le droit, sinon le devoir, de ne pas mourir sur scène.

 

Éric Simon

 

 

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