28.08.2009

MOSAIQUE # 7

Un balcon en forêt est un récit de Julien Gracq.

Publié en 1958 aux éditions José Corti, ce livre décontenança la critique littéraire de l'époque qui y voyait une rupture avec les œuvres précédentes dans la mesure où le cadre de l'action  était défini avec précision géographiquement et temporellement. Aujourd'hui, avec le recul, cet ouvrage semble plutôt appartenir avec force à l'univers Gracquien. Incertitude, ambigüité, rêve habitent bel et bien ce récit réaliste.

Voici une lecture d'Eric Simon.

 

 

Julien Gracq, Un Balcon en Forêt

(ou : jusqu'à l'extinction des feux du bivouac)

 

P. 146. (éd. José Corti)

"Rien dans cette guerre ne ressemblait aux autres; c'était une dégénérescence molle, un crépuscule mourant, indéfiniment prolongé, de la paix, si prolongé qu'on pouvait rêver malgré soi après cette étrange demi-saison, cette plongée dans la lumière de nuits blanches, d'un jour neuf se soudant sans solution de continuité. Peut-être le pays allait-il pour de longues années se transplanter, secréter à ses frontières un peuplement de luxe, une caste militaire paresseuse et violente, s'en remettant de son pain quotidien aux civils, et finalement l'exigeant, comme les nomades armés du désert lèvent le tribut sur les bordures cultivées. Des espèces de rôdeurs des confins, des flâneurs de l'apocalypse, vivant libres de soucis matériels au bord de leur gouffre apprivoisé, familiers seulement des signes et des présages, n'ayant plus commerce qu'avec quelques grandes incertitudes nuageuses et catastrophiques, comme dans ces tours de guet anciennes qu'on voit au bord de la mer. Et après tout, se disait-il, devenu de plus en plus rêveur, ce serait aussi une manière de vivre."

 

 

Alors que dans "Un beau ténébreux" et "Le rivage des Syrtes" publié sept ans avant en 1951, nous avons affaire à un narrateur qui dit "je" et qui joue un rôle déterminé dans le texte, Gracq, dans cette œuvre qu'il présente non comme un roman mais comme un récit, reprend une position de narrateur plus conventionnelle. En apparence. Car l'aspirant Grange renvoie bien sûr au lieutenant Gracq, qui puise dans ses souvenirs de la "drôle de guerre" la matière de l'histoire. Grange est une sorte de double poétique de Gracq, et cependant beaucoup plus réaliste que l'Aldo du "Rivage des Syrtes", aux prises avec un moment historique identifiable par tous, ce qui contribue à l'étrange climat de ce récit. Les éléments de réels, en terme de lieu, de temporalité ou d'objets (les chars, le blockhaus...) viennent non pas attester de la véracité d'épisodes somme toute sans grande originalité mais soutenir un développement fictionnel qui confine, lui, à l'onirique. L'imaginaire, pour Gracq, n'est pas hors de ce monde, il n'est pas surnaturel même s'il est souvent convoqué pour le hanter, avec puissance.

Si l'on compare avec "Le rivage des Syrtes", on retrouve des caractéristiques de structure communes, notamment dans les relations entre les personnages : entre le capitaine Varin et l'aspirant Grange ici, entre le capitaine Marino et Aldo dans le "Rivage", l'ascendant naturel de l'aîné sur le plus jeune s'alliant à une sorte de méfiance ou d'incompréhension qui ne se déclare pourtant jamais ouvertement, les deux figurant comme un double pôle de rationalité inefficace et de propension à la rêverie, source de désordre et de mouvements imprévisibles. De même, les personnages féminins, Mona dans le "Balcon" et Vanessa dans le "Rivage". Enfin, l'entourage des autres soldats d'une part et les camarades du fort d'autre part. Mais dans ce récit Gracq resserre le cadre, les figures sont plus tranchées, moins littéraires en quelque sorte (ou picturales), comme s'il importait de sortir de la fiction quelque peu fantasmagorique des romans précédents pour permettre l'intrusion du réel, parfois même de façon quasi documentaire.

Ainsi, "Un Balcon en Forêt" est peut-être le texte dans lequel le paysage et la géographie, par ailleurs assez circonscrits voire restreints, jouent le plus grand rôle, préfigurant par exemple "La Presqu'île". La forêt (des Ardennes) nous plonge dans le monde obscur et dans une sorte d'âge primitif, qui prédisposent à l'attente de l'événement. "Le Rivage des Syrtes" pose déjà la question : qu'est-ce qu'un événement? et qu'est-ce qui se passe quand il ne se passe rien? Mais le fictionnel revêt cette question d'une coloration presque philosophique, abstraite ou en tout cas métaphorique. Dans le "Balcon", on n'est plus dans la métaphore, chacun sait de quel événement historique il s'agit et que la guerre est inévitable. Pour autant, Gracq reste encore dans le domaine de la fiction, comme dans un no man's land à lui connu, racontant une histoire, qui a eu lieu - qui n'a peut-être pas eu lieu, et c'est dans cet interstice que se glissent le sens et la forme poétiques. Dans la forêt, les hommes, isolés, attendent la guerre, sa réalité violente et sombre, son caractère au fond extraordinairement incroyable. La guerre, comment savoir ce que c'est avant le "baptême du feu"? Et alors, de quelle réalité est l'attente? A un moment, Grange se demande d'ailleurs si la guerre n'est pas tout simplement déjà finie... Et la forêt est aussi le lieu des sortilèges et des fées. L'apparition de Mona en est la révélation. Elle est aussi un animal de la forêt, un animal qui joue. La femme, chez Gracq, est sous le signe du mystère, exerçant sur l'homme un profond magnétisme. Elle semble détenir les clés d'un monde où l'homme n'aura jamais totalement accès, mais qui, entrouvert, suspend l'implacable machine infernale des choses. Et Mona, comme Vanessa ou plus tard Irmgard, reste insaisissable, elle disparaît bientôt dans l'énigme que Grange n'a jamais pu percer.

Mais qui est Grange? Est-il celui qui répond à l'événement? Attend-il pour mieux y répondre? Et en fait, attend-il l'événement? Comme si l'imminence de celui-ci le plaçait, de façon à la fois protectrice et périlleuse, en situation de "vacance". Il ne quitte pas le blockhaus, il le laisse derrière lui, il part en promenade. Un dialogue étonnant a lieu entre lui et le capitaine Varin, qui ne comprend pas pourquoi il ne profite pas d'une possibilité de mutation qu'il lui offre pour échapper à ce piège. Et Grange est incapable de lui fournir une explication. Pour donner le change, il dit seulement qu'il "se plaît ici". Et Varin a cette sibylline formule à son tour : "je ne déteste pas faire la guerre avec des gens qui ont choisi leur façon de déserter" (p. 139). C'est le moment où le récit vacille, une brèche s'ouvre pour Grange, mais il ne sait pas vers quoi, comme une errance indéfiniment prolongée, une manière de "battre la campagne" bien gracquienne; cet état de vacuité ne correspond pourtant pas à une absence totale : le monde, la forêt et ses ombres, prennent possession de l'absence même du personnage et par là lui restituent sa présence inconnue, son présent d'imminence absolue.

 

Éric Simon