25.06.2008

DEDALE #1

« M. Léopold Bloom se nourrissait avec délectation des organes internes des mammifères et des oiseaux. Il aimait une épaisse soupe d’abattis, les gésiers au goût de noisette, un cœur rôti avec sa farce, des tranches de foie frites dans la chapelure, des œufs de morue rissolés. »
 James Joyce, Ulysse, Folio, février 1996.

Textes : Philippe Gicquel


DEDALE # 1

Les cendres des voyageurs qui ont brûlé dans l’avion à Khartoum ne volent déjà plus à la une des journaux.

La poésie comme une mince pépée en talons hauts, avec son sac à main et tout un stock de préservatifs rose bonbon tout au fond. Elle prend le métro tous les jours.

Fragments littéraires. Minces comme de petites guérites, d’étroites cabines d’essayage qui ont l’allure de cathédrales qu’on n’aurait jamais pu achever.

Ne me suivez pas, je marche dans les pas de quelqu’un qui danse.

Souvent je perds le fil de ma pensée. Souvent aussi celui de la conversation avec vous. J’arrive là où je n’allais pas, il s’est passé quelque chose sur le chemin, j’ai dû penser à autre chose. Un peu comme quand je lis les journaux. Disons que j’aime un peu trop sauter d’un clocher à l’autre.

 Je ne veux pas être défragmenté.

Quelquefois, la poésie est un moment de chien qui tend la patte.


DEDALE # 2

 « Le droit de s’en aller ». Baudelaire le revendiquait, Rilke en usait. Se dissoudre tout en restant au beau milieu de la foule. Disparaître, assis au bord du monde. Devenir une galaxie ici même, dans un mince moment volé, à l’ombre des nains de jardin.
Pas de faire-part.
 
Voler la liberté que les autres ne me donneront jamais.

Vagabondage mental.

La poésie comme une âme qui s’ébroue sur une scène Slam devant d’autres âmes soeurs, avec juste ses mots et sa gueule qui ne s’est pas déguisée.

Un pas de côté. Assez brusque. Le cordon ombilical lentement tressé depuis au moins trente ans dans la matière molle des habitudes, des acquis, des relations, des abonnements, des opinions. Cassé net.

Qui suis-je pour juger ? Alors qu’il n’est déjà pas facile de choisir entre Miss Bourgogne et Miss Réunion.


DEDALE # 3

La guerre vient toujours sous les pattes des colombes.

On me somme de prendre parti pour la rime, la poésie lyrique, celle qui pavane à l’avant-garde, le lettrisme, la chanson populaire, le slam, le texte rock, le texte jazz, etc.
On me somme en fait de choisir ma tribu.

J’ai beaucoup de peine à construire des opinions, il me faudrait exclure, faire table rase, zigouiller âprement quelques mouches idéologiques, m’agenouiller dévotement devant quelques araignées mentales hystériques  –
Ce monde est un chaos. Et moi, à peine une poussière de météorite rêvant au creux de la queue d’une comète. 
Quand le ciel s’entrouvrira, cet homme là-bas aura bonne mine avec son marxisme à deux balles, et celui-là avec son libéralisme de buanderie et cet autre avec ses opinions dont on chercherait longtemps et vainement les fondements.

Nous ne serons jamais autre chose que de minces voyageurs en vagabonde, des clarinettes en goguette. A peine des vaisseaux fantômes errant ici bas depuis la nuit des temps


DEDALE # 4

Vivre avec la misère du monde comme un grain de sable au bout des lèvres.

Derrière chaque visage rencontré dans la rue, palpitent mille espoirs, mille misères, cent deuils, dix rêves adolescents piétinés par d’autres hommes qui ont des visages derrière lesquels palpitent mille espoirs, mille misères, cent deuils, dix rêves adolescents piétinés par d’autres homme qui ont des visages derrière lesquels palpitent mille espoirs, mille misères, cent deuils, dix rêves adolescents piétinés par d’autres homme qui ont des visages derrière lesquels palpitent mille espoirs, mille misères, cent deuils, dix rêves adolescents piétinés par d’autres homme qui ont des visages derrière lesquels palpitent
mille espoirs, mille misères, cent deuils, dix rêves adolescents piétinés par d’autres homme qui ont des visages derrière lesquels palpitent mille espoirs, mille misères, cent deuils, dix rêves adolescents piétinés par d’autres homme qui ont des visages derrière lesquels palpitent mille espoirs, mille misères, cent deuils, dix rêves adolescents piétinés par d’autres hom-

Tu pourras retourner la question mille et mille fois dans ta main, dans ton cerveau, dans ton cœur, dans tes tripes, je suis persuadé que tu ne trouveras jamais d’autre légitimité à ton écriture, ou à ta musique, ou à ta peinture que le plaisir de danser comme un fou autour de ton âme.

Ici,  le démon s’extirpe toujours du ventre de l’ange –
Ici, le timide et le faible ont des rêves où ils sont des surhommes-
Ici, les crépuscules du monde ont toujours la couleur du sang -
Ici, perdure un vieux bruit de chaîne, un vacarme qui enfle et s’étend sur la planète –
Ici, toute sa vie, on essaie d’atteindre le paradis et, alors, on se tait et on rame, on rame, on rame, on rame, on rame, on rame, on rame encore, encore, encore, encore, encore, encore, encore, enc -
Ici, l’homme naît nu au fin fond du cosmos et vit seul, sans griffes, sans ailes, au creux de la horde -
Ici le petit phoque n’a aucune chance puisque les sadiques & les rustres imposent leurs lois au reste de l’humanité –
Ici la pluie t -

Ouvrir la fenêtre et avaler une grande lampée du printemps qui germe et jubile au-dehors.
On n’a jamais rien pu trouver de mieux - 


DEDALE # 5

Si je n’avais pensé, comme Rilke, que l’écriture de quelqu’un tient debout toute seule, qu’elle  n’a pas besoin d’être reconnue par les autres pour exister, il y aurait longtemps que je serais devenu vendeur itinérant de porte avions, de polices d’assurances, de falzars, de raviolis, de perches du Nil, de clefs USB, de mobiles… Les problèmes que j’ai rencontrés avec mon âme ont fait de moi une cigale.

Les livres sur les rayons des bibliothèques sont des oiseaux de plomb, désailés, qui ne reprendront vie que dans la tête des lecteurs.
Il suffit d’un inconnu parcourant les pages pour que les mots se remettent à palpiter, à reprendre vie, autrement, toujours autrement.
Seuls les bons livres peuvent survivre quand leur auteur s’est absenté pour aller aux toilettes.

L’Art, la Poésie et la Littérature sont évidents comme les crépuscules et la pluie.

Les souris surfeuses grignotent la toile  –
La nuit, des femmes, des hommes écrivent et bouturent des ailes d’oiseaux dans le dos de ceux qui aiment lire -  
A 10 heures, chaque matin, les libraires  ouvrent les cages des volières - 
On entend alors comme un marmottement, un froufrou d’ailes dans le labyrinthe du monde -


DEDALE # 6

L’artiste est le centre d’une explosion lente ;  le mondain,  à peine un caméléon banal.

L’artiste couché sur son lit au milieu du fracas du monde. Ereinté –


L’artiste, une nova, un monde qui se dissout dans le monde.
L’artiste, un étrange étranger, une souris qui accouche d’une montagne, un gorille en bretelles qui se lave les dents dans la salle de bains.

Crever la toile molasse des fils tressés par les règles sociales a toujours été un CRIME

Nous avons tous  en dedans de nous, je suppose, une sorte de rebelle qu’on laisse mourir à petits feux, un vagabond sur lequel on crache chaque jour, un ange  insolent qui n’arrive presque jamais à déplier ses ailes.
On peut aussi appeler cet étrange locataire : L’INDIVIDU

Ils cheminent matin et soir sur les sentiers peu intrépides où fleurissent les habituelles tracasseries du quotidien, ils seront bientôt bien incapables d’imaginer les ailes d’une fée. Ou d’un ange.
Ils peuvent manger à leur faim tous les jours.


DEDALE # 7

Vingt-et-unième siècle  - 
Les crabes déchirent toujours les ailes des anges –
Et les galaxies à l’intérieur des individus papillotent comme lucioles fatiguées –
Quelquefois, mince miracle imprévu, le nom d’un ange qui a été méprisé toute sa vie se met peu à peu à tourner dans les conversations, à y revenir de plus en plus souvent, comme goélettes légères et vivaces.
Puis en vendant quelques miettes de l’œuvre lumineuse de cet ange devenu idole, on se rend compte qu’il peut se plier aux lois de l’économie.
On s’étonne alors du destin obscur de cet artiste merveilleux qu’on a laissé mourir de faim et de solitude, on se révolte même, haut et fort.
Aux mêmes instants, dans les rues du monde, des anges, inattendues flammes vacillantes et fragiles, s’éteignent, les ailes en lambeaux…
La vie ici, comme une toupie…